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THE MARS SOCIETY | ![]() |
La " Vision " en danger La récente annonce par la NASA que la propulsion au méthane-oxygène ne figurait plus désormais dans la spécification du Module d'Exploration Habité (Crew Exploration Vehicle ou CEV) a causé un vif émoi au sein de la communauté spatiale qui redoute que l'engagement de l'agence dans l'exploration humaine de Mars ne soit en train de fléchir. En effet, le couple méthane-oxygène peut être facilement synthétisé sur Mars à partir des ressources locales. C'est donc le bipropergol idéal pour lancer des véhicules depuis sa surface. La décision de développer dès l'origine du programme un moteur de CEV fonctionnant au méthane-oxygène fut donc considérée par la plupart des observateurs comme la preuve que le CEV n'était pas seulement un but en soi mais qu'il s'inscrivait bien dans une Vision plus large qui devait mener l'Amérique sur le chemin de Mars. Son abandon est donc interprété comme un signe que cette Vision s'estompe. Ce point de vue décourageant est quand même un peu pessimiste. La division " exploration " de la NASA poursuit son engagement en faveur du développement d'un lanceur lourd, véhicule indispensable et fondement même du vol habité vers Mars. Quant à la technologie de propulsion au méthane-oxygène, la NASA a récemment signé deux contrats pour la développer en dehors du cadre du programme CEV. Si elle devait effectivement être mise en œuvre non pas pour les CEV mais pour les lancements depuis la surface lunaire, il serait encore temps de l'adapter ultérieurement aux missions Martiennes. Il faut pourtant reconnaître que l'abandon de la propulsion au méthane oxygène du CEV, s'il ne constitue certes pas un coup fatal, témoigne quand même d'une dérive dangereuse qui pourrait bien conduire à terme au démantèlement du programme d'exploration humaine. Il est toujours plus facile mener à bien un développement technologique qui ne satisfasse qu'aux exigences immédiates d'une mission donnée et d'ignorer les contraintes inhérentes à la suite du programme. Voilà donc pourquoi la propulsion au méthane-oxygène a été abandonnée pour le CEV. Le couple méthane-oxygène offre des performances supérieures aux propergols conventionnels stockables à bord du CEV lui-même et présente d'énormes avantages pour les véhicules lancés depuis la surface lunaire ou depuis la surface Martienne. Mais on a décidé de différer son développement pour réduire les coûts immédiats. Considérons à présent le programme d'exploration lunaire qui est censé suivre le CEV. Il sera forcément moins cher à court terme de réaliser un programme lunaire habité sans tenir compte des ses applications potentielles à un programme Martien. Donc si la NASA adopte le point de vue selon lequel il vaut mieux résoudre un problème à la fois, elle sera sans doute tentée de suivre cette voie. Résultat, le programme lunaire restera un programme purement lunaire, et non pas, comme l'avait expressément demandé le Président George W. Bush dans son document sur la sécurité nationale qui décrit la Vision pour l'Exploration Spatiale, un programme combiné lunaire et Martien au cours duquel les activités lunaires doivent être menées afin de " développer et tester de nouvelles approches, de nouvelles technologies et de nouveaux systèmes … pour soutenir l'exploration humaine de Mars et au-delà. " Tolérer une telle remise en cause de cette Vision aurait de graves conséquences. Ce risque est brillamment illustré par une lettre ouverte de Paul Spudis dans l'édition du Washington Post du 27 décembre 2005 qui préconise précisément de suivre cette voie. Spudis, membre de la communauté spatiale, est un éminent chercheur au Laboratoire de Physique Appliquée de l'Université Johns Hopkins et un grand spécialiste de géologie lunaire. L'analyse de son article présente donc un grand intérêt parce qu'il est l'avocat le plus éloquent et le plus compétent de la Vision d'un programme de la NASA orienté vers la seule Lune. Il prétend qu'un tel programme pourrait se justifier pour trois raisons :
Mais ces prétendues justifications d'un programme lunaire sont sans aucun fondement. Le premier argument ne tient pas parce que la gravité de la Lune est très inférieure à celle de la Terre. La fréquence d'impact des astéroïdes y est donc bien moindre. Par ailleurs, son absence d'atmosphère et de biosphère rend impossible l'étude des phénomènes postérieurs aux impacts qui, sur Terre, provoquent et déterminent les extinctions de masse. Le second ne tient pas parce que si que nos astronautes peuvent effectivement s'entraîner sur la Lune à l'exploration d'autres mondes, ils peuvent aussi faire beaucoup mieux sur Terre pour mille fois moins cher, dans l'Arctique par exemple. Le troisième ne tient pas non plus parce que le flux d'énergie solaire capté par un panneau photovoltaïque situé sur la Lune ne serait que deux fois supérieur à celui qu'il capterait dans l'Arizona et le surplus de puissance ainsi recueilli ne ferait que compenser les pertes du système de transmission. La puissance efficace d'une centrale solaire photovoltaïque sur la Lune serait donc équivalente à celle d'une centrale solaire située sur Terre, tandis que les coûts logistiques et d'entretien seraient cent mille fois supérieurs. Par ailleurs la centrale serait plongée dans l'obscurité pendant toute la nuit lunaire, soit deux semaines d'affilée une fois par mois. Il faudrait aussi prévoir sur Terre trois antennes de réception distinctes et trois systèmes de distribution d'énergie distincts qui ne fonctionneraient chacun que pendant un tiers du jour lunaire, c'est à dire un tiers des deux semaines au cours desquelles la centrale serait en activité. Bref, les arguments justificatifs d'un programme de la NASA orienté vers la seule Lune tels que présentés par l'un de ses plus compétents avocats sont sans fondement. Dans des circonstances politiques favorables, la NASA pourrait effectivement faire illusion un certain temps en demandant à ses partisans de distraire le Congrès avec ce genre d'absurdités, de la même façon qu'elle avait utilisé des raisonnements aussi creux pour justifier en leur temps les programmes de navette et de station spatiale. Mais en final des sommes énormes auront été dépensées pour obtenir de bien piètres résultats. La navette et la station spatiale furent initialement présentées par leurs concepteurs comme des solutions évolutives, des passerelles vers une future expansion du programme d'exploration humaine. Mais à cause des compromis destinés à réduire les coûts des programmes eux-mêmes, sans tenir compte de la façon dont ils pourraient jouer un rôle véritablement utile dans l'exploration humaine au-delà de l'orbite basse terrestre, ni la navette ni la station spatiale n'ont pu jouer ce rôle. Et le principal souci actuel de la NASA est de se débarrasser enfin de ces programmes coûteux afin de pouvoir poursuivre sa mission. Une fois encore, c'était précisément parce que ni la navette ni la station spatiale n'avaient été conçues au départ pour leur permettre d'atteindre des objectifs valables et de favoriser des missions d'exploration ultérieures que la NASA éprouva le besoin d'exagérer grossièrement leur retour économique potentiel en tant que tels. Ce scénario navrant menace de se répéter aujourd'hui. Nous devons faire mieux. Au lieu d'organiser ses opérations autour de projets surtout conçus pour occuper ses employés et ses fournisseurs, puis de justifier ces programmes après coup par toutes les excuses possibles et imaginables, il faut que la NASA attribue un objectif rationnel à son programme de vol spatial habité puis consacre tous ses efforts et son budget à atteindre cet objectif. Cet objectif doit être l'envoi d'êtres humains sur Mars. Par contraste avec un programme lunaire qui ne se justifie par des promesses fumeuses de production d'électricité par micro-ondes, l'exploration humaine de Mars a un but véritablement rationnel : déterminer enfin si la vie telle que nous la connaissons sur Terre est un phénomène universel ou si nous ne sommes qu'un discret échantillon d'une vaste biosphère cosmique infiniment riche et variée. C'est de la vraie science, de la science fondamentale, qui s'attaque aux vraies questions que se pose l'humanité et que nos penseurs débattent âprement depuis des millénaires. C'est un objectif qui mérite qu'on le défende avec vigueur et sincérité, qu'on lui consacre d'abondantes ressources financières et même que l'on risque pour lui des vies humaines. C'est une quête qui ne pourra être accomplie que par des explorateurs humains sur Mars car la complexité des opérations qu'exigeront la découverte, la culture et l'analyse de la vie martienne dépasse de loin les capacités de nos rovers. Par ailleurs, à la différence de notre Lune pauvre en carbone, en azote et en eau, Mars possède toutes les ressources qui permettront de soutenir la vie et la colonisation humaine. Donc si l'objectif de notre programme spatial est l'expansion de la civilisation humaine dans l'espace, nous devons envoyer des êtres humains sur Mars. Mars est une destination incontournable. Il y a des raisons légitimes d'envoyer des astronautes sur la Lune, mais comme c'était déjà le cas pour la station spatiale ces raisons sont insuffisantes pour justifier les surcoûts énormes et les décennies de retard dans l'accomplissement d'objectifs plus importants qu'entraînerait inévitablement un programme lunaire indépendant. Par conséquent, comme les opérations lunaires ne peuvent raisonnablement se justifier qu'en termes d'objectifs intermédiaires de notre programme de missions humaines vers Mars, il faut absolument que les spécifications du matériel tiennent compte dès l'origine du véritable objectif final. Suivre une approche différente nous conduirait inéluctablement à gaspiller des dizaines de milliards de dollars dans le développement de matériels qui, comme l'ont montré les exemples de la navette et de la station spatiale, ne nous permettront pas en final de nous emmener là où nous voulons aller et qu'il faudra de toute façon abandonner pour accomplir quelque chose de valable. Si nous lançons une mission vers la Lune avec un ensemble de matériels conçus pour un programme lunaire indépendant, ces matériels seront inutiles pour aller sur Mars. Conséquence, nous devrons abandonner la Lune, dépenser des milliards et des milliards de dollars supplémentaires et perdre encore des décennies à développer un deuxième ensemble de matériels capables de nous emmener sur la Planète rouge. Mais si nous concevons intelligemment dès le départ notre ensemble de matériels pour atteindre Mars, nous pouvons mettre en œuvre un sous-ensemble de ces matériels pour atteindre la Lune en cours de programme. Si la NASA adopte une telle approche rationnelle, basée sur des objectifs clairs et courageusement assumés, elle accomplira enfin quelque chose de valable avec son programme de vol spatial habité et ce à un coût très inférieur, avec un risque moindre et en moins de temps qu'il ne serait autrement possible. Les coûts seront très inférieurs parce qu'il ne faudra développer qu'un seul ensemble de matériels au lieu de deux. La durée du programme sera radicalement réduite, pour la même raison. Le risque sera moindre parce que les missions lunaires seront effectuées directement avec le matériel des vols Martiens. Cette approche permettra aussi de renforcer la raison d'être du programme lunaire proprement dit parce qu'il constituera alors effectivement une étape sur le chemin de Mars et que, grâce à cette mise en commun du matériel, il ne sera pas nécessaire d'abandonner la Lune quand débutera le programme Martien. Mais si l'agence décide de se fourvoyer dans un absurde programme lunaire indépendant alors elle rééditera la gabegie de la navette et de la station spatiale internationale et créera un nouveau " poste de péage " spatial qui ne fera qu'entraver le progrès spatial de l'Amérique. De ce choix dépend le sort de la Vision. Le Dr Robert Zubrin, ingénieur en astronautique, est président de la Mars Society et auteur de Cap sur Mars, Entering Space et Mars on Earth. Traduit par Etienne Martinache Déclaration de la Mars Society au sujet de l'Initiative Spatiale du président Bush le 14 janvier 2004 |