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High Lakes Expedition |
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Licancabur et Poquentica 2005Du 20 octobre au 24 novembre |
Petit-déjeuner tranquille après une nuit un peu fatigante. L'altitude me joue encore des tours. Rien de grave. La journée s'annonce calme. L'équipe prépare le départ pour Poquentica. Edmond arrive et me dis de ne pas retourner à la chambre. Il y a devant la porte trois lamas égorgés et du sang plein la poussière. Je baisse le nez et Nathalie me dit qu'il faut bien que les gens d'ici mangent. Ici, pas de beefsteak dans leur assiette. Pas de boucherie sophistiquée et aseptisée où la mort des animaux est cachée aux yeux de tous. L'animal qui finit dans les assiettes des pays riches est anonyme : un bout de viande sous cellophane. Ici, la boucherie est dans la cour des maisons. Le même lama qu'on emmène au pâturage la veille est étendu là le lendemain. On nourrit le village comme ça. Evidemment, ça bouleverse ma sensibilité et ma journée démarre un peu difficilement. Nathalie nous a pourtant préparé une surprise. Si nous sommes d'accords, Macario veut bien m'emmener avec Edmond au Poquentica aujourd'hui pour une séance d'entraînement, histoire de voir où nous en sommes. Nath nous dit de monter autant que nous pouvons mais le sommet n'est pas le but aujourd'hui pour nous. On se reposera autant que nous voulons chemin faisant. Considérant les trois lamas, je crois que je suis prête à grimper l'Everest plutôt que de rester là. Je dis O.K. J'ai les jambes en flanelle. Le problème c'est qu'il va falloir que je traverse la cour pour aller chercher mes affaires. Arrivée là, j'assiste à une fête. Il y a de la musique et les femmes s'activent autour de ces beaux animaux. Je ravale mes larmes en me disant qu'ici on ne tue que pour manger. Je ne sais pas ce qui me pousse à m'approcher de la femme qui hier m'enviait ma peau claire et qui sourit quand je m'accroupis près d'elle pour caresser la tête du lama dont elle s'occupe. Elle ne dit rien, me prend la main et je sens toute la tendresse de cette femme devant mon désarroi. Elle sait d'instinct me consoler sans un mot. A moi de comprendre que dans ce village entouré de solitude, de silence et de tout, il n'y a pas 36 solutions quand il fait -30°C l'hiver: on apprend vite les lois de la nature. Tout est si dur ici, rien ne leur fait peur et en même temps leur solidarité est palpable.
Je récupère mes affaires et monte en voiture. Edmond ne dis rien. Il est assis près de Félix, le chauffeur et moi je suis assise près de Macario. Derrière, il y a aussi deux jeunes guides, dont un autre Félix, celui-là Félix Moya. Ils parlent entre eux et rient. Je regarde défiler le paysage. Il y a environ une heure de voiture pour arriver au pied de Poquentica. Je me dis qu'on traverse le sublime. La nature est d'une beauté sauvage et parfaite. A la sortie d'un virage, Poquentica est là devant nous. Je n'en crois pas mes yeux : des pentes à 40% et un sommet hérissé de rochers. La muraille sommitale est d'environ 300 m pour un volcan dont l'altitude atteint 5850 m... Je ravale ma salive et je suis en train de me demander ce que je fais là ! J'ai vraiment le souffle court. Edmond, toujours aussi silencieux, descend de la voiture et Macario prend immédiatement la pente. Je prends une grande inspiration et me voila partie aussi.
Plus j'avance, plus il me semble que le sommet s'éloigne et Macario qui a rythmé son pas de façon à ce qu'Edmond et moi ne nous fatiguions pas, avance au rythme d'une horloge. Peu à peu, je ne regarde plus que me pieds et là où ils se posent... Un peu plus loin, Macario nous demande de nous asseoir. Il fait froid et nous avons le souffle court. Je tourne la tête vers le pied de Poquentica et ce que je vois m'éberlue. Nous sommes assis sur un minuscule espace sur une pente à 40%. Il n'y a que le vide devant nous, du sable, du gravier, des pierres plates qui se dérobent sous nos pieds. Je regarde Félix, Macario et les deux guides. Ils marchent sur la pente comme des chamois, complètement indifférents au vide. Nous sommes aux environs de 5000 m. Bizarrement, je commence à respirer mieux. A Juriques, au Licancabur et à Poquentica j'ai connu le même phénomène. Ca défi toute logique... Plus je monte, mieux je respire La difficulté pour moi est de vivre entre 4000 et 4500 m, l'altitude des refuges et des villages !
La pause terminée, il nous reste encore 500 m verticaux jusqu'au but de la journée. Edmond est fatigué et moi je ne suis pas au mieux de ma forme. Macario veut, je pense, être certain qu'Edmond pourra atteindre le sommet de Poquentica après avoir du faire l'impasse sur le Licancabur à cause d'une bronchite. Il met Edmond dans ses empreintes et voila Edmond qui retrouve son pas de montagnard et tous les deux s'envolent littéralement ! Je n'ai plus qu'à suivre et nous arrivons à 5500 m ! Partis pour nous balader nous nous sommes avalés en grande partie la montagne. Cependant, il est déjà 16:00 et Macario nous dit qu'il est trop tard pour penser au sommet aujourd'hui. Une fois encore, je regarde ce mur absolument droit qui nous attend pour la descente. Edmond me jette un regard qui en dit long et une même pensée nous vient. Comment descendre ? Macario et les deux Félix rient. Nous allons redescendre le plus simplement du monde... en marchant tout droit sur cet incroyable mur. J'ai appris à voir en Macario un géant des cimes. C'est l'homme de toutes les situations, le guide le plus recherché de l'altiplano et qui a le respect de tous. Je dis O.K et à ma grande surprise, je me retrouve avec à chaque bras un Félix et nous voila partis dans la pente, les jambes enfoncées dans le sable, le gravier et les pierres de la muraille, tout ça en riant comme des enfants faisant une bonne blague. Nous dégringolons à toute vitesse sur des centaines de mètres. Nous ne mettons pas une heure pour arriver à la voiture alors qu'il nous avait fallu 3 heures pour monter de 4500 à 5500 m. Nous ne sommes même pas fatigués. De retour au village, nous partageons la soupe tous ensemble avec une amitié qui s'est soudée au cours de ce voyage.
Michèle Cabrol
© images : APM / Michèle Cabrol.