L'image martienne de la semaine par Gilles Dawidowicz
Semaine 20 (10 mai)

Dans ou autour ? (2è partie)

La NASA avait déjà eu à se poser cette question majeure en terme de stratégie lors de l'approche de Spirit près du cratère Bonneville.

L'analyse des clichés de la dépression avait alors conduit à ne pas pénétrer dedans et le rover avait donc passé son chemin après avoir photographié le cratère, fonçant vers le Sud-Est pour tenter d'explorer les collines " Columbia "…

Aujourd'hui, c'est au tour d'Opportunity d'aborder le cratère Endurance. Celui-ci promettait d'être spectaculaire et les promesses sont en effet tenues ! A l'analyse des clichés haute-résolution, il ressort que le cratère Endurance bien que dissymétrique possède des pentes assez fortes à l'Est comme à l'Ouest et qu'il va être dangereux pour le rover de s'y aventurer. Première décision du JPL : en faire le tour et le cartographier à haute résolution pour en dresser un modèle numérique précis (ce qui n'a pas été le cas pour Bonneville, car le cratère était plus grand et que l'on n'a pas eu besoin d'autant de précision topographique puisque l'on a décidé de ne pas y rentrer, estimant son analyse peu intéressante).

Pour Endurance, tout est différent !

Tout d'abord, à l'analyse des clichés déjà pris et devant l'intérêt que représente les " curiosités " géologiques du cratère, les ingénieurs vont simuler les possibilités de pénétrer sans risque dans le cratère et d'en analyser les " curiosités " géologiques les plus intéressantes et les plus accessibles mais aussi d'en sortir de manière sécurisée.

Dans le cas où les simulations montrent que le rover ne pourrait pas en ressortir sans risque de basculer, les ingénieurs devront alors décider :

  • soit de faire pénétrer le rover et de prendre le risque de le perdre,
  • soit de ne pas faire pénétrer le rover et donc de continuer l'exploration de la région, vers le Sud.

Faire le tour d'Endurance devra prendre plusieurs sols, peut-être 15 bien que l'extérieur soit assez dégagé et cela laissera le temps aux ingénieurs et aux scientifiques d'évaluer les risques et les intérêts puis de choisir. Ce sera alors peut-être " Autour puis Dans "…

Intérêts majeurs

  • les versants dissymétriques de l'impact sont stratifiés. Les couches géologiques claires étudiées dans Eagle semblent également présentes dans Endurance. Reste à savoir si ce sont les mêmes couches géologiques (continuité probable de la couche mais pas encore mise en évidence), si elles différent en composition, en épaisseur… Bref, une étude stratigraphique en bonne et due forme à ciel ouvert ! Dans Eagle, l'affleurement ne représentait que 10 à 15 cm tout au plus. Nous avons dans Endurance la possibilité d'étudier l'affleurement sur quelques mètres de commandement.
  • les versants Est et Sud-Est de l'impact (ceux qui sont les plus abrupts et donc moins atteignables par le rover) laissent apparaître ce qui pourrait être des micro-ravines.
    Ces structures fascinantes seraient évidemment un des objectifs du rover s'il devait pénétrer dans le cratère. Il conviendrait d'en faire l'analyse morphométrique et de vérifier l'origine de ces fractures. S'il s'avérait que ces formations sont bien des ravines, il conviendrait de les étudier pour mieux comprendre leur formation et les conditions de leur formation ainsi que leur évolution et les conditions de leur fonctionnement. Enfin, sur Terre certains chercheurs ont démontré que de telle ravines pouvaient être des niches écologiques…

  • le fond du cratère Endurance est recouvert d'un tapis de micro-dunes tout à fait étonnant. Du reste ces micro-dunes n'avaient pas été observées depuis l'orbite par MGS et on n'en soupçonnait donc pas l'existence. Sont-elles mobiles et actives ? Sont-elles fossilisées ? Les matériaux qui les composent ont-ils des granulométries différentes du reste des matériaux avoisinants ?
  • enfin, les versants internes de l'impact sont par endroits recouverts de quelques éboulis et blocs qui semblent actifs. Il reste à vérifier ce point et à analyser l'origine exact de ces débris qui sont probablement gravitaires.

Risques potentiels

Perdre le rover (par retournement ou par épuisement de ses batteries) dans Endurance est un risque. Faut-il prendre ce risque ? Voilà toute la question. On sait que le rover est condamné de toutes façons. On sait aussi qu'il n'y a pas autour du cratère Endurance d'autres sites intéressants à moins de plusieurs kilomètres et qu'une fois atteints (si le rover pouvait les atteindre ce qui n'est pas sur), il ne resterait peut-être plus assez de temps pour réaliser toutes les analyses souhaitées du fait de la mort inéluctable de l'engin prévue au plus tard pour fin septembre (du fait des rigueurs de l'hiver martien mais peut-être aussi bien avant du fait de la baisse d'énergie solaire induite par l'assombrissement en cours des panneaux solaires par les dépôts éoliens). Par ailleurs, la zone est parsemée d'autres fractures du type Anatolia et le rover devra alors être prudent dans sa progression au risque de tomber dedans. Cette prudence ralentirait donc son cheminement et l'on ne pourrait pas tabler sur 100 à 140 m par jour…

Bref, dans quelques jours, le JPL fera son choix. Gageons qu'il prenne le risque de pénétrer dans Endurance, car sur une balance martienne, les intérêts scientifiques pèsent beaucoup plus lourds que les risques. Et que serait les roses de la vie (d'un rover) sans épines et sans sel ?

Audaces fortuna juvat !

Quant à Spirit qui a entamé son 5è mois sur Mars après 126 sols passés en surface et plus de 16000 images renvoyées, les ingénieurs le font progresser à grande vitesse vers les " Columbia Hills ". Ils espèrent être vers le sol 180 en approche des plaques claires interprétées comme étant peut-être des évaporites. D'ici là, on espère pouvoir observer des terrasses sur les bords des collines et peut-être même des cônes de déjection… Le temps passe sur Mars comme sur Terre et il est grand temps que Spirit atteigne son objectif car à mesure qu'il avance et nous dévoile les collines, celles-ci semblent de plus en plus intéressantes. Elles nous donneront sûrement la clef vers l'eau de Gusev…



(c) Texte : Gilles Dawidowicz/APM
(c) Images : NASA/JPL