L'image martienne de la semaine par Gilles Dawidowicz
Semaine 13 (30 mars)

Glaciers, glaciers rocheux ou ... simples coulées de boues ?

Et voilà qu'une nouvelle polémique s'annonce : on reparle de glaciers sur Mars ! Et même si en fait cette hypothèse date de plus de 25 ans (à l'époque des missions Viking), c'est une fois encore par Mars Express que la question enfle. Et il est vrai que les nouvelles images révèlent des détails stupéfiants, qui doivent toutefois être interprétées avec la plus grande prudence.

La caméra HRSC de la sonde européenne Mars Express prouve une nouvelle fois son acuité à observer les formations géomorphologiques martiennes dans leur intimité. Il s'agit cette fois d'une région située dans la partie Sud de Promethei Terra, au Nord Nord-Est du bassin d'Hellas, par 28° Sud et 104° Est. Autrement dit, dans une zone coincée entre Reull Vallis et Dao Vallis?

L'image de Mars Express révèle deux cratères d'impact jointifs, alignés Nord-Sud. Le cratère Nord (noté A) fait environ 9 km de diamètre tandis que le cratère Sud (noté B) fait 17 km de large par 19 de long et présente une forte dissymétrie qui lui confère une forme non pas circulaire mais ovale. Les deux structures d'impact sont très érodées bien que l'on perçoive facilement leurs remparts et leurs éjectas respectifs. Une myriade de petits cratères d'impacts sont observés à l'intérieur de A et de B. Par ailleurs, A et B communiquent entre eux par une ouverture, un passage en forme de « goulot » aligné dans l'axe Nord-Sud. Enfin, il est évident que le fond des deux structures d'impact est recouvert d'un matériaux ayant flué par vagues successives, passant de A vers B en se répandant via le « goulot ». Ces fluages n'ont pas débordés semble t-il les remparts ni de A ni de B mais sont restés confinés dans les cratères d'impact. La zone d'alimentation de ces fluages se trouve de toute évidence à l'amont de A, en haut de l'image dans la partie Nord de la zone, dans ce qui pourrait être qualifié de massif ou chaîne montagneuse, probablement une terminaison locale du haut plateau cratérisé de l'hémisphère Sud et que l'on nomme Promethei Terra.

Quant à ces fluages, lâchons le mot : d'aucun parle de glaciers ou de glaciers rocheux ! Ils se seraient donc répandus sur plus de 30 km depuis leur zone d'alimentation. Pour pouvoir parler de glaciers aux moyennes latitudes voire à l'équateur, certains planétologues se basent sur des études du type de celles faites par Jacques Laskar de l'Observatoire de Paris et qui décrivent comment l'inclinaison de l'axe de rotation de la planète a pu basculer régulièrement faute de lune stabilisatrice... Certains affirment même que la planète aurait pu être bien plus inclinée il y a quelques dizaines de milliers d'année seulement. Alors à l'échelle géologique... Mars était plus proche du bilboquet que d'une planète comme la Terre.

Toujours est-il qu'aujourd'hui et dans l'état actuel de la planète rouge, l'eau de surface ou de sub-surface n'est présente en quantité que sous forme glacée. Si les conditions thermodynamiques sont réunies pour que la glace se soit assemblée en glaciers ou en glaciers rocheux, en revanche sans facteurs externes, elle ne peut se déplacer même sur des pentes conséquentes. Ces glaciers d'aujourd'hui seraient donc des fossiles, totalement immobiles.

Concernant les fluages, on observe des arêtes concentriques qu'il est tentant de comparer à des moraines frontales observées sur Terre aux extrémités des glaciers, dans les zones de retrait glaciaire. On observe également des raies assimilées à des moraines latérales, semblant indiquer le sens d'écoulement de ces fluages.

Par ailleurs, sur la vue en perspective des cratères A et B, certains planétologues pensent observer des structures qu'ils comparent à des rimayes sur Terre. Ces crevasses profondes se rencontrent fréquemment sur les glaciers terrestres et les séparent des parois rocheuses sur lesquelles ils évoluent, par des effets de tension. Il ne manque plus au tableau que les séracs (sorte d'amas chaotiques de glaces aux endroits où la pente du lit glaciaire s'accentue et où l'adhérence du glacier diminue), et les formes glaciaires majeures sont toutes présentes...

D'autres observations complémentaires sont faites : des cannelures ovales et des collines ovales font penser à des drumlins, ces bosses elliptiques et allongées sur Terre constituées par des éléments de moraines de fond, fréquentes dans les zones d'accumulation glaciaire.

L'analyse statistique et morphologique de la cratérisation de la zone permet d'estimer la mise en place de la coulée à quelques millions d'années seulement, soit très récemment au point de vue géologique. Un autre indicateur est l'absence total d'éléments de vieillissement caractéristiques des zones glaciaires ou post-glaciaires terrestres : la perte significative de volume de glace traduite par des trous. A ces latitudes, la glace en surface n'est pas stable très longtemps du fait de la finesse de l'atmosphère, et il est donc difficile d'envisager malgré des amplitudes annuelles de températures favorables (de +20°C le jour en été à -50°C la nuit en hiver), un épanchement de glace durable. Sans parler des pressions atmosphériques actuelles (de 6 à 9 hectopascals) permettant la sublimation de la glace instantanément. Affaire à suivre?

© Texte : Gilles Dawidowicz/APM.
© Images : ESA/DLR/FU Berlin (G. Neukum) et FU Berlin/MOLANEW.



Mise en ligne : Gaël SCOT - 2005.