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L’AMBIANCE AUX ÉTATS-UNIS APRÈS |
Les scénarios permettant d’expliquer le triple échec de MPL et de ses deux pénétrateurs restent pour l’instant très nombreux, compte tenu du manque d’informations dont nous disposons. La Nasa va, dans les semaines qui viennent, demander à Mars Global Surveyor d’observer la zone d’atterrissage pour essayer de détecter des indices permettant de comprendre ce qui a pu se passer (voir les nouvelles précédentes : MGS, à la recherche de MPL). En attendant que MGS puisse éventuellement nous en apprendre un peu plus, il est intéressant d’observer les premières réactions des hommes politiques américains et des milieux de la Nasa.
Au plus haut niveau de l’état, les réactions du Président Clinton constituent, en ce moment difficile, un soutien convaincu à la Nasa et au programme d’exploration spatiale. " Agressé " par les journalistes le 10 décembre à ce sujet, il a tenu à relativiser la " tragédie " en se référant à la mort des trois astronautes lors de l’incendie au sol d’une capsule Apollo, en 1967, et en rappelant qu’alors les américains n’avaient pas pour autant abandonné la conquête de la Lune. " Et je ne pense pas que nous abandonnerons maintenant. Continuer le programme spatial est important non seulement du fait de la tradition d’exploration de l’Amérique, mais aussi si nous voulons connaître une jour notre place dans l’univers (" what’s beyond our galaxy "). En réponse à une question sur la nécessité ou non de modifier le mode de management de ces programmes, il a défendu le patron de la Nasa : " Dan Goldin a accompli une grande tâche, il a mis en œuvre un grand nombre de mesures d’économies et orienté les programmes vers des missions plus modestes ; tout cela me semble très judicieux ". Il a conclu est rappelant les bénéfices que les États-Unis tiraient de l’astronautique (" space travel ") en ingénierie, en matériaux, en matière de protection de l’environnement, en science médicale.
Mais ce qui est sans doute encore plus significatif et déterminant pour la suite, ce sont les déclarations de deux parlementaires jouant un rôle clef dans les affaires spatiales. Il s’agit pourtant de républicains, en général peu enclins, dans leur quête aux réductions d’impôts, à défendre les programmes spatiaux. James Sensenbrenner Jr, président du comité pour la Science de la Chambre des représentants, a déclaré que le congrès ne réagirait sûrement pas par une réduction du budget de la Nasa et que les parlementaires répugneraient à abandonner l’approche " faster, better, cheaper " mise en œuvre sous l’instigation de Dan Goldin. " L’abandonner reviendrait à ne plus pouvoir rien faire, car nous ne disposons tout simplement pas des budgets pour revenir aux pratiques d’autrefois, quand le budget de l’agence spatiale était " plein aux as " (flush budgets) ". James T.Walsh, autre personnalité clef, président du sous-comité des affectations budgétaires en charge du budget de la Nasa, a exprimé des vues identiques, en apportant son soutien explicite à la position de représentant Sensenbrenner.
Ceci étant, il est certain que le congrès va exiger de Dan Goldin une révision complète du fonctionnement de l’agence, dès que les enquêtes prévues auront fourni leurs résultats. Le président de la Nasa est décidé à remanier le programme d’exploration du système solaire, ce qui pourrait le conduire à reculer, voire supprimer, certaines missions futures, en attendant que les causes des échecs récents soient élucidées et les remèdes déterminés. Le congrès mènera probablement sa propre enquête, une fois celle de la Nasa menée à bien. Notons d’ailleurs qu’il a été lui-même soumis à la critique pour sa pression continue sur les budgets d’exploration spatiale. Il se pourrait qu’il n’ait pas la conscience absolument tranquille.
Du côté des centres Nasa impliqués dans ces affaires, on constate plusieurs choses. La première est l’expression de chaleur humaine qui se dégage de l’aventure vécue dans le développement difficile et passionnant de ces missions. Comme si ces hommes et ces femmes, qui se sont dépensés sans compter pendant des années sur ces projets, avec leurs collègues de l’industrie et des laboratoires scientifiques, voulaient nous faire comprendre dans ce deuil que leurs efforts et l’expérience accumulée n’étaient pas perdus et finiraient par payer.
La seconde est un ressentiment vis-à-vis des pressions excessives exercées sur les effectifs des équipes de projet ; non seulement cette politique a amené les acteurs littéralement à " se tuer au travail ", mais elle a conduit à des situations absurdes, dont il est facile de démontrer que certaines ont joué un rôle direct dans le fiasco. Ainsi, au moment de l’approche finale de Mars Climate Orbiter, lorsque l’on s’est rendu compte que tout n’était pas normal dans la trajectoire, il ne se trouvait que DEUX personnes dans la salle de contrôle de navigation pour débattre d’une aussi difficile question, pour l’évaluer (sous la pression du temps) et pour prendre la bonne décision… Faire des missions plus simples, plus légères, c’est bien ; réduire les équipes au point de pousser les quelques personnes restant en charge à l’épuisement, au surmenage, à se priver d’experts, voire à supprimer ou à bâcler les revues et vérifications d’usage dans le spatial, c’est des " économies de bouts de chandelle " et un crime contre la raison. Comme le titre Albert Ducrocq dans le dernier numéro d’Air et Cosmos, " la pauvreté coûte cher "… Or, les États-Unis ne sont pas précisément un pays pauvre et un programme d’exploration spatiale bien mené et réussi ne coûte objectivement pas cher.
La troisième, c’est la passion, la détermination et la foi qu’expriment les équipes, même si elles ont conscience que les programmes peuvent être éventuellement reportés (ce qui sera un bien s’il y a réellement des choses à corriger) et que " des têtes risquent de tomber ". Leur sentiment est que l’impulsion pour la découverte de Mars est donnée, et que cet accident n’arrêtera pas le mouvement. L’apport en données fraîches et en nouvelles interrogations de Mars Global Surveyor contribue indubitablement à l’entretenir. Les scientifiques sont tenus en haleine par le flot des découvertes, et ils ont plus que jamais soif de nouvelles données.
En ce qui concerne la prochaine mission, qui doit en principe décoller au début de l’année 2001, et qui comporte un rover sur lequel travaille, à Ames Research Center, notre amie et membre du Conseil d’Administration de " Planète Mars " Nathalie Cabrol, la préparation est déjà bien avancée et il coûterait sans doute plus cher de la reporter. Pourtant, s’il y a le moindre doute après la commission d’enquête, il est certain que la Nasa reportera la mission plutôt que de prendre le risque d’un nouvel échec.