|
UN MARTIEN À PARIS |
A l’occasion de son passage à Paris pour les fêtes de fin d’année, nous avons pu rencontrer Pascal Lee, chercheur français en poste au centre Ames de la Nasa, qui s’est vu confier la responsabilité du projet de simulation de base martienne sur le site du cratère Haughton, dans le grand nord canadien. Projet dont la Mars Society est partenaire en fournissant la maquette de module d’habitat. Une excellente occasion de discuter de la situation aux Etats-Unis après l’échec de Mars Polar Lander.
Ambiance à la Nasa suite à la perte des deux missions Mars Surveyor 98
L’heure est à la réflexion, à la remise en question. Une commission d’enquête indépendante, la " Mars Program Independant Assessment Team " (MPIAT), a été mise en place par Dan Goldin, le patron de la Nasa, sa composition et son mandat étant soumis à l’approbation du Congrès. Dirigée par Thomas Young, ex-vice-président de Lockheed Martin, elle a reçu pour mission d’analyser et de comparer les différents programmes d’exploration du système solaire, à tous les points de vue : technique, mais aussi management, financement, dotation en moyens humains, etc. Elle doit procéder à une revue du programme Surveyor d’exploration robotique de Mars et le repenser. Son rapport est dû en mars 2000.
Le Président Clinton a réaffirmé son soutien à Dan Goldin et à sa philosophie " better, faster, cheaper " (mieux, plus vite et moins cher), sévèrement mise en cause par beaucoup de critiques. Le patron de la Nasa a déclaré qu’il pensait que le budget de son agence ne serait pas réduit du fait de ces échecs.
Conséquences pour les prochaines missions
Le lander de 2001, qui emporte un rover (Marie Curie) identique au Sojourner de Pathfinder, est semblable au Polar Lander (mêmes solutions techniques) ; il sera donc, selon toute probabilité, retardé, voire arrêté si sa conception est mise en cause. Vu le stade d’avancement de sa réalisation, l’économie d’une telle décision n’est certes pas évidente ; mais la Nasa peut-elle encore prendre le risque d’un échec ? Pour maintenir cette mission, il faudrait au moins trouver une explication probable à la perte de Mars Polar Lander. Ce qui sera difficile, le vaisseau n’ayant pas été doté, délibérément, pour des raisons d’économie, de la télémesure qui aurait permis de suivre la séquence d’atterrissage. Par contre, l’orbiter de 2001 devrait voler.
En ce qui concerne la mission de retour d’échantillons (MSR), le principe en reste acquis, compte tenu de son immense intérêt scientifique ; elle devrait être maintenue, au plus retardée. On peut par contre se demander si sa conception, très risquée (scénario très complexe, manque de redondances, recours à des technologies nouvelles), ne sera pas remise à l’étude, dans le but de la consolider.
Évolution des idées sur le programme d’exploration robotique
Il faut se rappeler que le programme Surveyor n’a été jusqu’ici, essentiellement, qu’un programme d’opportunité, dont les objectifs de réduction de coût et de délais ont été atteints en grande partie grâce à la récupération de matériels de rechange (cas de MGS), voire de programmes technologiques entiers (Mars Pathfinder). Il se présente comme un patchwork sans véritable ossature structurante (ce qui n’enlève rien à l’intérêt des résultats scientifiques que chaque mission apporte).
Cette situation semble créer un malaise de plus en plus perceptible, que les échecs viennent évidemment renforcer : on ne sait plus dire précisément où ce programme mène la communauté scientifique, la Nasa et les USA. En fait, le besoin se fait jour de lui redonner clairement une portée à long terme, en l’inscrivant dans la perspective (inéluctable) de l’exploration humaine. Tout comme les programmes Surveyor et Lunar Orbiter ont préparé Apollo. L’idée semble faire son chemin.
Dans cette optique, trois objectifs long terme majeurs devraient être assignés au programme robotique, au delà des objectifs scientifiques immédiats de chaque mission :
- caractérisation à très haute résolution des sites d’exploration humaine potentiels, non seulement en vue de préparer l’atterrissage dans les meilleures conditions, mais aussi, et surtout, pour évaluer avec précision la valeur scientifique des sites (composition minéralogique, caractéristiques géologiques) ; des moyens aériens (drones, ballons) pourraient fournir ces informations à bon compte ;
- caractérisation des sites en termes de ressources, et tout spécialement en termes de présence d’eau sous forme exploitable ;
- démonstration des technologies d’avenir : aérocapture, atterrissage de précision, fabrication d’ergols sur place, retour direct (évitant les délicates opérations de rendez-vous automatique en orbite martienne)…
Tirer parti au mieux des capacités budgétaires limitées et des opportunités techniques, c’est bien, mais donner en plus aux programmes une cohérence et une signification sur le long terme ne peut que les consolider et les légitimer.
Point du projet Haughton-Mars
Ce programme est financé par un consortium comprenant, entre autres, la Mars Society, les centres Ames et Johnson de la Nasa, National Geographic… Son but scientifique est, en simulant les conditions de travail de géologues de terrain lors d’une mission martienne, d’étudier, en vue de les optimiser, les procédures, les outils, les protocoles. Il faut donc s’approcher au mieux de conditions réelles, d’où le choix de ce site, jugé l’un des plus représentatifs, et d’où la reproduction, dans le module, de conditions de vie et de travail telles qu’on les imagine sur Mars. Par ailleurs, la Mars Society voit dans cette réalisation un moyen puissant de soulever l’intérêt du public pour les projets d’exploration.
Le contrat de réalisation du module ne devrait finalement être passé que début janvier, car la Mars Society, qui en a la charge, a modifié sa stratégie : initialement elle pensait confier la réalisation à un contractant canadien, mais les conditions de suivi du chantier sont apparues extrêmement difficiles. Il a donc finalement été décidé de faire fabriquer la base à Denver et de la transporter en pièces détachées sur le site, probablement par avion militaire. On a aussi changé la conception structurale, qui passe d’une armature aluminium et panneaux Kevlar à une réalisation type coque de bateau, en fibre de verre. Naturellement, Pascal Lee, en tant que responsable du projet (et que membre du Comité de Pilotage de la Mars Society) est impliqué dans ces décisions. Le module devrait être terminé au moment du congrès annuel de la Mars Society, à Toronto (août 2000). Son aménagement intérieur sera complété par la suite, en fonction des besoins de terrain, des propositions faites par les laboratoires et des financements rendus disponibles.