par Robert Zubrin Avril 2005 1 - Le problème du lancement Le Président Bush a demandé à la NASA de mettre en œuvre un programme d'exploration humaine de la Lune avec le double objectif de soutenir des opérations lunaires et de développer les technologies qui rendront possibles des missions martiennes habitées. Le problème est de savoir comment tout cela doit être réalisé. Il faut résoudre trois problèmes essentiels : la stratégie du lancement, l'architecture des missions lunaires et les capacités d'évolution de l'exploration lunaire vers l'exploration martienne. En ce qui concerne la stratégie de lancement, la question cruciale est de savoir si, oui ou non, il nous faut un lanceur lourd (Heavy Lift Vehicle ou HLV). Actuellement, ceux qui s'opposent au développement d'un tel lanceur ont avancé des arguments en faveur d'une architecture de mission de type quadruple lancement-quadruple rendez-vous (architecture "quadruple") qui fait appel à des lanceurs de taille intermédiaire (Medium Lift Vehicles ou MLVs). Comme le succès ou l'échec du programme dépend de la simplicité de mise en oeuvre de sa stratégie de lancement, ce concept mérite d'être examiné avec le plus grand soin.
Si l'on utilise le couple oxygène liquide/hydrogène pour la propulsion de l'étage de transfert vers la Lune (EDS) et l'étage d'atterrissage du module lunaire, et le couple oxygène liquide/méthane, stockable dans l'espace, pour la propulsion de l'étage de transfert Lune-Terre du CEV et l'étage d'ascension du module lunaire, on peut déterminer les masses des véhicules : 12 tonnes pour le CEV (y compris l'étage de transfert Lune-Terre), 15 tonnes pour le module lunaire (y compris les étages d'atterrissage et de décollage), 27 tonnes pour le module de propulsion de départ de la Terre du CEV et 33 tonnes pour celui du module lunaire. Donc, du point de vue de la masse, on pourrait effectivement lancer la mission " quadruple " avec deux lanceurs moyens capables d'envoyer chacun 30 tonnes sur orbite basse terrestre (LEO) et deux lanceurs moyens capables d'envoyer chacun 15 tonnes sur orbite basse terrestre (LEO). Il faut cependant remarquer que :
Les points 1) et 2) ci-dessus concernent les coûts du programme. Employer plusieurs lanceurs moyens pour lancer la charge utile d'un lanceur lourd n'est pas très rentable. Il est bien connu que les gros lanceurs sont plus économiques que les petits ; leurs coûts de lancement au kilo sont, grossièrement, inversement proportionnels à la racine carrée de la charge utile. Donc, en répartissant la masse de la mission sur quatre lanceurs, on va approximativement doubler le coût total de lancement par mission. Les points 3) et 4) concernent la faisabilité. Le programme exige de lancer quatre lanceurs moyens en un temps très court. En fait, il faut effectuer quatre lancements en quelques semaines seulement, dont trois avec des étages supérieurs cryotechniques et le quatrième avec un véhicule habité, et tout çà depuis Cap Kennedy. On n'a jamais effectué autant de lancement en aussi peu de temps, même avec des charges utiles banales. Supposer y parvenir, à plusieurs reprises, avec des charges utiles aussi complexes, est vraiment très optimiste.
En fait, un calcul simple qui part d'hypothèses très optimistes (et exposé en détail sur le site www.spacenews.com) montre que, dans le meilleur des cas, le plan "quadruple" peut espérer bénéficier d'une fiabilité de mission d'environ 0,75. Cela signifie que l'on peut s'attendre en gros à ce qu'une mission sur quatre échoue. Si l'on lance trois missions par an, cela veut dire, en moyenne, un échec toutes les 1,3 années. Si l'on suppose une durée typique de suspension des opérations de deux ans après chaque échec, il faudrait donc suspendre le programme au moins 60% du temps pour le besoin des enquêtes sur les causes des échecs. Ce n'est pas une bonne façon de concevoir un programme. Le point 5) concerne le risque pour l'équipage. Les missions Apollo voyageaient vers la Lune avec le LEM fixé au module de commande. La disponibilité du LEM au cours du transit vers la Lune s'est révélée essentielle pour sauver la vie de l'équipage d'Apollo 13. Si le programme Apollo avait employé le plan de mission "quadruple", l'équipage d'Apollo 13 aurait péri. Si la fiabilité de la mission "quadruple" est si peu élevée c'est à cause de l'incroyable prolifération d'événements critiques qui surviennent lorsqu'il faut quatre lancements, quatre rendez-vous et quatre vaisseaux spatiaux par mission. La façon de résoudre ce problème est simple : développer un lanceur lourd qui permettra de lancer toute la mission en une seule fois, exactement comme on l'a fait pour Apollo. Cela réduira les coûts de lancement d'un facteur deux et le risque d'échec de la mission d'un facteur quatre. Cela permettra aussi de mettre au point et de tester un système directement utile à l'exploration habitée de Mars, premier objectif du programme lunaire comme le déclare la directive présidentielle. Quelques personnes dans la communauté aérospatiale ont bien compris que le développement d'un lanceur lourd était essentiel à la réussite du programme lunaire, mais souhaitent reporter l'étude de ce problème pour des raisons politiques. C'est très fâcheux. L'une des façons les plus économiques de concevoir un lanceur lourd est de reconvertir la Navette. Le système de propulsion de la Navette développe la même poussée au décollage qu'une fusée Saturne V. Si l'on remplace l'orbiteur par un étage supérieur fonctionnant avec le couple hydrogène/oxygène, on peut construire un lanceur de même capacité. Or le planning actuel de la NASA ne prévoit que quelques vingt-cinq lancements supplémentaires de la Navette, et sans plan de reconversion de la Navette en lanceur lourd, une grande partie de l'infrastructure industrielle nécessaire à la fabrication des composants essentiels du système Navette (tels que ses réservoirs extérieurs) sera bientôt démantelée. La récupération de telles capacités de fabrication, après les avoir ainsi perdues, coûtera des milliards aux contribuables. Si l'on veut éviter cet énorme gaspillage, il faut que la NASA défende immédiatement la cause du lanceur lourd.
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