LES LANCEURS DE L'EXPLORATION SPATIALE :
DÉCISION PROCHAINE ATTENDUE

Les objectifs de la nouvelle politique d'exploration spatiale américaine, conjugués avec le souhait de retirer au plus vite la Navette du service (compte tenu de sa dangerosité), obligent la NASA à prendre une décision rapide sur les lanceurs qu'elle compte utiliser pour ses vols habités.

Apparemment, l'agence se dirigerait vers deux lanceurs dérivés des propulseurs de la Navette :

  • d'une part, un lanceur lourd, de la classe Saturn V, pour l'envoi des expéditions vers la Lune et, par la suite, vers Mars ;
  • d'autre part, un lanceur nettement plus léger, destiné à placer sur orbite terrestre le véhicule d'exploration habité (CEV, Crew Exploration Vehicle).

    C'est ce qui devrait ressortir de " l'étude de 60 jours " sur l'optimisation de l'architecture du programme d'exploration, demandée en interne par Mike Griffin, et dont les résultats sont présentés le 5 juillet au Congrès et à des représentants de l'industrie (le rapport ne sera publié que mi-juillet).

Cette étude, qui résulte de la volonté du nouveau patron de la NASA de repenser totalement la logique du programme et de la rationaliser, a porté sur les points suivants :

  • définition des exigences de programmation devant permettre au CEV d'être disponible le plus tôt possible (dès 2010 si possible, et non pas 2014 comme prévu par Sean O'Keefe) ;
  • spécifications à introduire pour le rendre capable d'accéder à la Station Internationale (ce que la précédente équipe de direction n'avait pas précisé…) ;
  • définition des spécifications et sélection des configurations des lanceurs à mettre en œuvre, dans le cadre du programme, pour l'envoi d'équipages vers la Lune et vers Mars ;
  • conception d'un programme lunaire permettant une exploration soutenue et comprenant des missions automatiques et habitées ;
  • enfin, identification des technologies à mettre en œuvre pour réaliser ce programme, en définissant les priorités à court et long termes ; ceci afin de remettre de l'ordre suite au programme technologique tous azimuts (d'un milliard de dollars !), qui avait été hâtivement lancé précédemment et auquel Mike Griffin a immédiatement donné un coup d'arrêt.

Configurations envisagées

Le lanceur lourd (HLV : Heavy Lift Vehicle) serait constitué d'un premier étage bâti à partir du réservoir de la Navette, équipé de 4 à 5 de ses moteurs SSME (afin, pour des raisons de fiabilité, de pouvoir continuer la mission même avec un moteur défaillant, " engine-out capability "). Le deuxième étage, à développer, sera à propulsion cryogénique (hydrogène et oxygène liquides) et capable de plusieurs démarrages, afin de conférer la flexibilité nécessaire aux opérations de transfert interplanétaire. Ultérieurement, les SSME pourraient être remplacés par des RS-68, utilisés sur la Delta IV, plus récents, plus économiques (mais aussi moins performants).

Le lanceur aura une configuration en ligne (en tandem), la charge utile étant placée sous coiffe au-dessus du deuxième étage. Cette configuration est proche de celle proposée dès 1990 dans le projet Mars Direct par Robert Zubrin et David Baker (voir le livre " Cap sur Mars "). Ceci contrairement à celle du projet " Shuttle C ", où la charge utile était fixée en parallèle de l'ensemble boosters - réservoir principal de la Navette, configuration qui présente l'inconvénient de limiter sa taille.

Ce choix conduit à un lanceur beaucoup plus haut que la Navette, ce qui nécessitera de modifier les installations de lancement.

Le lanceur " léger ", destiné à placer le CEV en orbite terrestre, serait basé sur un premier étage constitué tout simplement d'un booster de la Navette, surmonté d'un étage à propulsion liquide. Mike Griffin a également demandé d'en étudier une version cargo (pour le service de l'ISS), tout en incitant cependant de façon claire l'industrie des lanceurs à faire des offres sur des bases strictement commerciales (prix fixe du service de lancement, sans financement de développement).

Les enjeux

Cette question des lanceurs, au-delà des considérations programmatiques et opérationnelles, présente naturellement des enjeux industriels et, surtout, politiques. En effet, la solution préconisée, pour laquelle Mike Griffin a d'ailleurs depuis toujours exprimé ouvertement sa préférence, s'oppose à celle basée sur l'utilisation des lanceurs " EELV " récemment développés aux frais du Pentagone (Delta IV et Atlas V), solution qui imposerait des lancements et des rendez-vous multiples pour l'expédition lunaire (voir article de Robert Zubrin paru dans Space News et traduit sur ce site). On imagine la lutte d'influence à laquelle cela peut conduire... Cependant, la solution dérivée du Shuttle présente également un sérieux atout politique, celui de permettre de préserver l'acquis technico-industriel et les investissements du programme de la Navette, argument auquel le Congrès apparaît très réceptif.

Sur un plan plus général, il reste à la NASA à démontrer qu'elle est capable de mener à bien sa nouvelle stratégie dans la limite des budgets qui lui seront attribués dans les années à venir. Ceci inclut non seulement la qualification de ces lanceurs, mais aussi le développement accéléré du CEV, de façon à permettre le retrait définitif des navettes au plus tard en 2010, sans que les USA se trouvent privés d'un accès autonome à l'espace. Ce point, dont s'est servi Mike Griffin pour appuyer sa volonté d'accélérer le programme d'exploration, est devenu particulièrement critique aux yeux des parlementaires américains.

Les réorganisations au sein de la NASA et les choix programmatiques (suppression de deux développements concurrents en parallèle) suffiront-ils à dégager les ressources nécessaires ? Il apparaît d'ores et déjà que certains programmes scientifiques devront être étalés ou reportés, ce qui provoque évidemment des réactions… Il faut savoir faire des choix difficiles sur le court terme, dans la mesure où ils décupleront les retours scientifiques à long terme ; l'immense potentiel scientifique de Mars (voir le livre " Planète Mars, une attraction irrésistible " de Richard Heidmann) n'est certainement pas ce que veut sacrifier Mike Griffin, scientifique lui-même, et partisan convaincu de l'exploration.

Le nouvel administrateur de la NASA a bénéficié jusqu'ici d'une approbation louangeuse et d'un soutien quasi-unanime. Les choix de cette nouvelle architecture spatiale démontrent sa détermination et la cohérence de sa pensée. Espérons que les acteurs du processus de décision auront le courage de surmonter les désagréments politiques (parfois tout simplement électoraux) pour endosser les choix difficiles que nécessitent la mise en œuvre de son plan.


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