par association Planète Mars

Problème des radiations

par Jean Marc Salotti, dernière mise à jour septembre 2026

1. Introduction

On entend ici par radiation toute particule énergétique d’origine spatiale. Il s’agit notamment d’ions chargés positivement, de protons, mais aussi de neutrons et de photons de courte longueur d’onde. Les radiations représentent un danger potentiellement important pour les voyages dans l’espace. Il existe de nombreuses études sur le sujet, nous en citerons quelques-unes.

2. Radiations les plus dangereuses

D’autres types de radiations existent, mais leur dangerosité est négligeable relativement aux ions lourds galactiques et aux protons solaires. Les ultraviolets du rayonnement solaire présentent un danger pour les yeux, notamment dans le vide de l’espace proche de la Terre, mais le danger est moindre sur Mars, et il est aisé de s’en prémunir à l’aide d’une visière filtrante au niveau du casque du scaphandre, ou du vitrage d’un habitat.

3. Travaux préliminaires de 1995

En décembre 1995 a eu lieu un Workshop sur les radiations à Houston au Texas. La référence des actes de la conférence est : « Shielding Strategies for Human Space Exploration, Edité par J. W. Wilson, J. Miller, A. Konradi, and F. A. Cucinotta, NASA Conference Publication 3360, Décembre 1997 ». Voici ci-dessous un tableau qui résume les principaux résultats, il est intéressant de les comparer à des résultats plus récents (voir ci-après).

Estimation en millisieverts des radiations reçues pendant le voyage et sur Mars par les organes vitaux de notre corps
Dose maximale mensuelle autorisée en orbite (seuil susceptible d’être revu à la baisse) Dose maximale annuelle autorisée en orbite (seuil susceptible d’être revu à la baisse) Dose reçue pendant un voyage aller-retour de 12 mois Dose reçue sur Mars sans autre protection qu’une combinaison pendant une durée de 600 jours
250 mSv (mSv) 500 mSv 400 mSv 200 mSv

4. Étude de Cucinotta et al, 2005

Dans le rapport de la Design Reference Architecture 5.0 de 2009, la NASA fait le point sur le problème des radiations. Nous avons déjà présenté par ailleurs une comparaison entre les doses reçues lors d’une mission de type conjonction et une mission de type opposition. Voici ci-dessous un autre tableau (simplifié) qui précise encore un peu plus les doses de radiations reçues en fonction de différents paramètres. La NASA précise qu’il est tiré de la référence suivante : Cucinotta, F.A.; Kim, M.H.; and Ren, L.; “Managing Lunar and Mars Mission Radiation Risks: Part I: Cancer Risks, Uncertainties, and Shielding Effectiveness ». July 2005.

Commentaires : cette étude suppose une durée de voyage de 200 jours pour l’aller, un séjour sur Mars de 600 jours et 200 jours pour le voyage retour (donc 400 jours dans l’espace profond (« deep space »). C’est un scénario classique de conjonction. Ensuite, les 2 paramètres fondamentaux sont l’activité solaire « min » pour minimum ou « max » pour maximum (voir chapitre suivant pour ce que cela signifie). « Aug 72 » fait référence à une éruption solaire qui a eu lieu en 1972 et dont les propriétés sont bien connues. On suppose donc qu’une éruption solaire équivalente a lieu lors de l’activité solaire maximum. Ensuite, le paramètre suivant indique l’importance de la protection. Prenons un exemple simple. Si la protection consiste en une épaisseur d’eau de 20 cm, elle vaut 20 g/cm2. Si la protection consiste en une épaisseur de cloison de 10 cm dont la masse volumique est de 2 g/cm3, cela vaut encore 20 g/cm2 (10×2). La colonne « % Fatal Risk » exprime le pourcentage des personnes qui mourraient d’un cancer ou d’une maladie grave dont la cause serait l’exposition aux radiations du voyage martien. Entendons-nous bien, cette mort ne serait pas immédiate. C’est un peu comme pour les fumeurs qui ne meurent jamais d’une cigarette en particulier, mais de l’effet long terme de la détérioration de certains tissus cellulaires, qui ne remplissent plus correctement leur rôle vital. Entre crochets figure l’intervalle des valeurs possibles pour ce pourcentage compte tenu des incertitudes, avec un indice de confiance de 95%. Sur Terre, le risque maximal autorisé est de 3% avec le même indice de confiance. Enfin, la dernière colonne indique l’exposition en millisieverts. On peut noter que ces valeurs sont du même ordre que celles de 1995.

5. Radiations pendant le voyage dans l'espace

Référence : C. Zeitlin et al. (2013), Measurements of Energetic Particle Radiation in Transit to Mars on the Mars Science Laboratory, Science, 340, 1080–1084.

Des données ont été collectées en 2011-2012 durant la mission du vaisseau Mars Science Laboratory associé au rover Curiosity. L'étude conclut qu'un aller-retour martien relativement court, avec des durées de transit et un blindage comparables, entraînerait un équivalent de dose d'environ 0,66 Sv. Cette estimation concerne le transit spatial, sans le séjour sur Mars. Dans un habitat spatial, la dose serait généralement inférieure à celle mesurée par RAD à l'intérieur de MSL si l'habitat disposait d'un blindage plus important. Toutefois, comme nous l'avons expliqué, la réduction dépendrait de la masse, de la composition et de la géométrie des parois. Le rayonnement cosmique galactique resterait difficile à atténuer, car les particules les plus énergétiques peuvent traverser le blindage et produire des particules secondaires. Un abri renforcé par de l'eau ou des matériaux riches en hydrogène offrirait une meilleure protection, notamment contre les événements solaires.

6. Radiations à la surface de Mars

Référence : Hassler et al. (2013) — Mars' Surface Radiation Environment Measured with the Mars Science Laboratory's Curiosity Rover.

Des données ont également été collectées en 2012 par l'instrument RAD à bord du rover Curiosity, lors de son exploration en surface. Résultats obtenus :

On en déduit que les radiations à la surface de Mars sont environ 3 fois moins fortes que dans l'espace. L’atmosphère assure une première protection contre les rayonnements cosmiques. De plus, par rapport au rover, un habitat apporterait une protection supplémentaire grâce à ses parois, qui pourraient être renforcées par du régolithe martien ou des réserves d’eau, ainsi que par d'éventuels étages supérieurs, ou des équipements placés au-dessus du plafond, ou contre les parois.

7. Activité solaire

Qu’est-ce que l’activité solaire maximum et minimum ? L’activité solaire est très irrégulière mais suit néanmoins un cycle régulier d’environ 11 ans. Comme on peut le voir ci-dessous, le dernier pic était à peu près en 2000. En 2009, il y avait une activité minimum mais en 2011, l’activité a subitement repris avec un maximum pour 2012 (puis 2023, mais le graphique s’arrête avant). En période d’activité solaire, les éruptions sont beaucoup plus fréquentes et des flux de protons sont éjectés dans tout le système solaire. Ces éjections sont relativement directionnelles, ce qui fait que leur impact sur la Terre ou sur un vaisseau spatial dépend fortement des conditions initiales de l’éruption. En général, il est possible de prédire l’arrivée de ce « vent solaire » en observant le soleil au télescope. Les éruptions sont en effet gigantesques et on perçoit nettement les panaches qui dépassent de la couronne solaire.

8. Impact des radiations

Examinons la littérature concernant l’épidémiologie et les effets cliniques des radiations. Il faut distinguer les irradiations soudaines des irradiations longues à faible dose. On utilise également 2 types d’unité, le Gray et le Sievert qui sont homogènes mais pas tout à fait équivalentes. Voir à ce sujet l’excellent article de Wikipédia. Pour faire simple, on utilise généralement le Gray pour des expositions courtes et intenses et le Sievert pour des expositions longues et faibles.
Si l’irradiation est soudaine et inférieure à 1 Gray, les effets cliniques immédiats sont réversibles sans traitement, il n’y a pas besoin d’hospitalisation. Les cellules de nos organes sont en effet capables, dans une certaine mesure, de s’autoréparer, et d’autres de se dupliquer pour remplacer les cellules défectueuses (comme lors de la cicatrisation de plaies). En ce qui concerne le voyage vers Mars, le risque de subir une irradiation supérieure à ce seuil n’est pas nul. Il faudrait pour cela qu’il y ait une éruption solaire de bonne intensité, que celle-ci envoie son flux de protons précisément vers la région où se situe le vaisseau spatial, que les astronautes soient mal protégés et que la situation persiste plusieurs dizaines de minutes sans que ces derniers ne prennent les mesures de protection qui s’imposent. Sachant cela, pour que les doses reçues restent en deçà du seuil de 1 Gray, les études montrent qu’il faut et suffit que la paroi soit suffisamment épaisse pour absorber une grande partie de l’énergie du flux de protons. Sachant également que les réserves en eau seront très importantes, l’idée généralement retenue est de placer ces réserves autour du lieu de vie des astronautes. En ce qui concerne la surface martienne, des études complémentaires doivent être menées, mais il semble que l’épaisseur de l’atmosphère ajoutée à celle de la combinaison spatiale apporte une protection suffisante pour que les doses reçues restent en deçà de la dose de 1 Gray (sur Terre, 6 mbar de pression sont équivalentes à 6 cm d’eau au-dessus de nos têtes). Attention, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’impact sur la santé, cela veut seulement dire que pour une irradiation inférieure à 1 Gray, l’impact n’est pas immédiatement ressenti et qu’il n’y a pas de médicament ou de mesure médicale à prendre suite à une telle exposition.
S’il y a irradiation sur une longue période, on n’observe des lésions que pour des doses supérieures à 5 mSv / jour et pour un total de plusieurs Sieverts. A priori, ce n’est pas le cas des missions martiennes, puisqu’il y a moins de 1 mSv par jour en moyenne et pour un total de l’ordre de 1 Sievert.

Pour prévoir la fréquence des risques, on fait les hypothèses (parfois controversées) suivantes : cumul des doses, effets proportionnels aux doses, pas de seuil. Ces hypothèses sont abusives car comme nous l'avons dit, la plupart des cellules se régénèrent, ce qui implique que les effets des doses ne se cumulent pas aussi simplement ou les effets ne sont pas proportionnels. Recevoir 1 Sievert en quelques minutes est bien plus grave que recevoir 1000 fois 1 millisievert chaque jour pendant 1000 jours. Ainsi, faire une expérience avec des rongeurs en leur faisant subir des rayonnements importants en très peu de temps ne peut pas être considéré comme représentatif de ce que les astronautes subiraient lors d'une mission martienne habitée. On peut faire l'analogie suivante : lancer 1 pierre de 1 kg sur une quille va certainement faire tomber la quille, mais lancer 1000 grains de sable de 1 gramme à raison de 1 par jour pendant 1000 jours, il y a très peu de chances que cela fasse tomber la quille. L'énergie reçue est la même, mais l'effet n'est pas cumulatif.

9. Solutions et contre-mesures

Il est théoriquement possible de créer un champ magnétique puissant et constant. Les radiations étant essentiellement constituées d’ions chargés positivement, le champ les dévierait. Cette solution reste toutefois difficile à mettre en œuvre car pour produire ce champ, il faudrait une grande quantité d’énergie et donc une grande pénalité de masse.

Il faut poursuivre les travaux sur les risques liés aux radiations pour affiner les modèles et réduire les incertitudes. Rappelons également qu’il y a eu ces dernières années de nombreuses avancées concernant la lutte contre le cancer. Les remèdes sont d’autant plus efficaces que la détection est précoce. Un suivi médical adapté aux astronautes faciliterait la précocité de la détection et augmenterait ainsi la probabilité de guérison.

10. Conclusion

Selon les données actuelles, il est possible que les doses reçues lors d’un voyage aller-retour vers Mars soient supérieures à ce qui est aujourd’hui admissible. Toutefois, les limites imposées sur Terre sont extrêmement strictes. Si l’exposition spatiale est à la limite de l’admissibilité, les risques sont très faibles. Si les estimations sont correctes et que le vaisseau est aménagé pour la circonstance, les doses reçues conduiraient à un risque de développer un cancer fatal inférieur à 5% et qui ne surviendrait que 10 à 15 ans plus tard, alors que les astronautes seraient sur Terre et pourraient être suivis de près médicalement. De tels risques sont-ils éthiquement inacceptables ? N’oublions pas que les astronautes seront sélectionnés et que le mode de vie (manger trop gras, boire de l’alcool, ressentir un stress au travail, etc.) a également un impact sur la probabilité de développer un cancer. Autrement dit, les astronautes sélectionnés, dont le mode de vie est généralement très sain, auraient finalement un risque cancérigène du même ordre que la moyenne des individus. Et enfin, s’il y avait un appel à volontaires pour un tel voyage avec une information complète et sans ambiguïté des risques, y aurait-il des difficultés à trouver des candidats ? Assurément non. Soyons donc pragmatiques, les radiations ne sont pas assez fortes pour nous dissuader de tenter les voyages vers Mars !

Compléments